Partie 1 : La naissance d'une vocation missionnaire

 

1- Une opportunité de départ pour le Liban (décembre 1903) : un surprenant émissaire maronite au 131 de la Grand’Rue de Besançon

1-1 La proposition du révérend Père Tobie aux soeurs de Besançon (décembre 1903)

 

En décembre 1903, le Père Tobie Gouriaeb, moine maronite antonin, est introduit, sur les recommandations du Père Pérole de Lyon, dans la couvent.gif (41654 octets)congrégation des soeurs de la charité de Besançon. Il recherche des religieuses françaises pour assurer la direction d’un orphelinat pour les jeunes filles maronites du village de Damour, gros bourg (environ 6000 âmes) maronite situé à 20 kilomètres au Sud de Beyrouth sur la route menant à Saïda.

La proposition du Père Tobie est engageante pour les soeurs de Besançon confrontées à la fermeture de leurs nombreuses écoles. Une réponse positive est rapidement adoptée par le conseil de la congrégation réuni le 18 décembre 1903.

 

1-2 Deux religieuses accompagnent le père maronite

 

Même si le Père Pérole se montre élogieux à l’égard du Père Tobie et de son projet d’établissement à Damour, il n’en reste pas moins que la congrégation des soeurs de Besançon désire prendre des assurances sur la viabilité du projet. En effet, le projet du Père Tobie prévoit que les soeurs de Besançon prennent en charge financièrement l’équipement en meubles du bâtiment de l’orphelinat récemment construit par les maronites ainsi que le traitement du Père Tobie en qualité d’aumônier de l’établissement.

wpe1.gif (74431 octets)Le conseil de la congrégation décide donc de l’envoi de deux religieuses, Soeur Marie Laurentie Bletry et Soeur Raphaël Perrot, pour accompagner au Liban le Père Tobie et rendre compte à la communauté des conditions d’un établissement en Orient.

Le 24 décembre 1903, les deux religieuses embarquent à bord du Congo pour Beyrouth via Naples, Alexandrie et Jaffa.

 

 

2- Pourquoi cet engagement rapide des soeurs de la charité de Besançon dans l’aventure missionnaire ?

 

L’aventure missionnaire des soeurs de Besançon débute dans des conditions originales. La sollicitation maronite peut paraître surprenante en connaissance du relatif rayonnement de la congrégation des soeurs de la charité de Besançon. La proposition de l’encadrement d’un orphelinat maronite inachevé, quant à elle, semble bien fragile, tant les incertitudes qui pèsent sur cette collaboration sont nombreuses. Pourtant, les soeurs s’engagent rapidement dans cette aventure.

 

2-1 La mécanique du déracinement

 

Les lois anticléricales de la République imposent à la congrégation la nécessité d’élaborer des stratégies pour compenser la fermeture de ses nombreuses écoles. En effet, en juillet 1902, l’application de la loi Waldeck-Rousseau sur les associations entraîne la fermeture de 52 écoles des soeurs de Besançon. Les préfets sont chargés de l’expulsion des religieuses dans les établissements non-autorisés et de la liquidation de ces maisons. En 1903, plus de deux cents religieuses trouvent refuge dans la maison-mère réquisitionnée pour accueillir les expulsées. Leur nombre grandit au fur et à mesure des fermetures d’établissements.

C’est dans l’urgence que Mère Marie Anna, supérieure de la congrégation, et son conseil tentent de trouver des solutions nouvelles à cette hémorragie. La congrégation refuse de se résigner à une sécularisation du personnel enseignant pour sauver les écoles :

 

" Quant à la sécularisation, ne serait-il pas assez d’y songer quand nous ne pourrons plus rester le " bloc de la charité " comme on nous appelle ? A Dieu seul le redoutable pouvoir, l’inaliénable droit de désagréger ce bloc.
Que le Maître exerce son pouvoir, nous n’y résisterons pas, qu’il fasse valoir ce droit, nous nous y soumettrons humblement (...)
Or, vous le savez aussi bien que moi, la religieuse seule digne de ce nom, c’est la religieuse régulière.
La Règle, mes soeurs, la Règle !
De grâce, observons la strictement et dans toutes les prescriptions (...) "

Si quelques soeurs s’engagent dans la voie de la sécularisation, toutes les autres stratégies pour éviter la désagrégation de la communauté sont explorées. Les titres de propriété de certaines écoles sont abandonnés aux curés des paroisses ou à des protecteurs laïcs. Les soeurs se présentent alors face à l’autorité préfectorale comme simple salariée d’écoles ne leur appartenant pas. Ces manoeuvres, si elles ne soustraient pas de façon définitive les établissements à la fermeture, permettent toutefois de gagner un temps précieux en procédures juridiques. Un nombre important de religieuses est placé dans les hôpitaux, les asiles, les orphelinats, les fourneaux économiques, non soumis aux lois anticléricales, possédés par la congrégation. Un nouvel hôpital est fondé en mars 1903 à Doulaincourt. Toutefois, les activités hospitalières et sociales ne permettent pas d’absorber la totalité des religieuses enseignantes. La congrégation s’engage alors dans une expatriation effrénée de ses oeuvres vers la Suisse (Bellefonds 1902., Payerne 1902, Bourg Saint Pierre 1902, Yverdon 1903), la Belgique (Temploux 1903, Namur 1903, Bassecourt 1904, Florenville 1904) et le Luxembourg ( Mornimont en 1904).

C’est donc dans un climat d’extrême tension dans lequel l’existence même de la congrégation est menacée qu’arrive le Père Gouriaeb en décembre 1903 à Besançon.

 

2-2 Un contexte favorable au départ en mission : L’action convergente de la France et du Saint-Siège pour un renouveau des missions

 

Depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, l’activité missionnaire de l’Eglise catholique connaît un renouveau important. Sous le pontificat de Grégoire XV (1831-1846), le Saint-Siège se substitue aux anciennes puissances coloniales (Portugal et Espagne) dans la direction des missions. L’oeuvre d’évangélisation est centralisée autour de la Sacrée Congrégation pour la Propagation de la Foi.

Cependant, le développement des missions profite largement de la mise en place des empires coloniaux des métropoles européennes : il est d’usage d’affecter dans les missions des religieux de la même nationalité que celle du colonisateur. La France, grande puissance coloniale, par la vitalité de ses institutions congréganistes, devient le partenaire privilégié de cette expansion missionnaire orchestrée par le Saint-Siège. Elle offre les plus forts contingents de missionnaires à cette expansion. Elle en assure une grande part du financement grâce à la création de sociétés laïques comme celles de la Propagation de la Foi de Lyon ou de la Sainte Enfance de Paris qui assurent des collectes dans les paroisses. La politique anticléricale de la IIIe République, en chassant les religieux des établissements d’enseignement, amplifie, considérablement, le nombre des effectifs français dans les contingents missionnaires. Se lancent, alors dans la mission, de nombreuses congrégations féminines enseignantes comme celle des soeurs de la charité de Besançon. Comme l’affirmait Gambetta, " l’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation ". Le mouvement missionnaire s’intègre tout à fait à la politique d’expansion coloniale de la République. Cette collusion entre mission et colonisation est d’autant plus forte dans les zones de traditionnelle influence française comme celle du Levant.

 

2-3 Le dynamisme entravé des soeurs de la charité de Besançon

 

Les arguments avancés précédemment pour expliquer le départ en mission des soeurs de la Charité ne me satisfont que partiellement. Les lois anticléricales ne m’apparaissent que comme l’étincelle qui déclenche la décision d’expatriation. La tradition de présence française et le renouveau missionnaire en Orient apparaissent directeurs de la géographie de la migration religieuse sans pour autant encore en fournir l’explication profonde.

Je crois que les causes profondes explicatives du départ sont à chercher dans une disposition des populations comtoises à choisir rapidement l’expatriation à l’étranger comme stratégie d’adaptation aux situations difficiles. Les soeurs ne semblent pas échapper à cet atavisme.

Une précédente étude sur le départ de 3 familles d’Arbois pour une colonisation agricole de la Guyane Equinoxiale dans les années 1824-28 m’avait déjà confronté à cette apparente facilité comtoise à l’expatriation lointaine. Cette tradition de l’expatriation se retrouve dans la biographie de Mère Marie Anna Groffe, initiatrice sans conteste de l’ouverture de la congrégation à l’aventure missionnaire. En effet, la jeune Séraphine , née à Sirod dans le Jura en 1859, perd sa mère à l’âge de 7 ans. Son père qui quitte définitivement le Jura pour les Amériques la laisse aux bons soins des soeurs de Sainte Ursanne. A 17 ans, elle prend l’habit chez les soeurs de charité. Elle aurait dit selon les soeurs qui rédigent sa nécrologie en 1930 :

 

" Je passerais les mers, j’irais au bout du monde, si je croyais que Dieu le voulut pour sa gloire et le salut des âmes "

Où faut-il donc chercher cette prédisposition aux départs lointains ?

Patrick Cabanel insiste sur l’importance des cadets dans les effectifs des missionnaires originaires des montagnes cévenoles. En effet, le système de dévolution des patrimoines, avantageant les aînés, ne laisse aux cadets que l’expatriation et des trajectoires professionnelles dans le noir (l'Eglise) ou le rouge (l’Armée). Le modèle semble peu transposable aux soeurs de Besançon. Et s’il apparaissait fonctionner, il expliquerait plus les mécanismes de la vocation religieuse que celui de l’expatriation. Les indications sur l’origine sociale des religieuses comtoises missionnaires, que Soeur Christiane Marie Décombe a eu la gentillesse de rassembler, ne donnent guère plus de pistes intéressantes. Dans la liste dressée des soeurs d’Orient, il apparaît très difficile de dégager des catégories sociales concernant l’origine des soeurs missionnaires. Toutefois, les filles d’agriculteurs ne semblent pas constituer une majorité écrasante des effectifs des religieuses. Nombreuses sont les soeurs issues de milieux sociaux proches de la fonction publique où la mobilité sociale et géographique est plus grande. On note ainsi la présence de nombreuses filles de militaires, de receveurs des postes, d’employés de la SNCF, d’instituteurs ,etc.

Faut-il rechercher dans la spiritualité de la congrégation les indices d’une prédisposition au départ ? Les religieuses mettent souvent en rapport les premiers temps de la congrégation et l’action de Jeanne Antide Thouret, la Sainte fondatrice de la congrégation avec l’époque des lois anticléricales et le départ en mission impulsé par Mère Marie Anna. En effet, dans la période révolutionnaire de persécution du catholicisme, la Sainte Fondatrice avait déjà opté pour l’expatriation des oeuvres de la jeune congrégation vers l’Italie et la Suisse. Jeanne Antide aurait-elle eu " l’intuition missionnaire " ?

Pour ma part, je crois surtout que, dans les années 1900-1914, le dynamisme des soeurs de la charité de Besançon est profondément entravé par les conditions françaises. En effet, les effectifs de la communauté sont nombreux; les religieuses sont jeunes. L’origine sociale diverse des soeurs crée une émulation importante. La spiritualité, d’une congrégation comme celle de Besançon, dans la tradition de Saint-Vincent-de-Paul, est ouverte sur l’action. Pourtant, la difficile séparation de l’Etat et de l'Eglise prive la congrégation de son terrain d’action privilégié qu’est l’encadrement scolaire. Les freins posés par l’archevêché de Besançon à des contacts approfondis avec la branche italienne limitent son rayonnement hors du diocèse. Le départ en mission, me semble-t-il, constitue, malgré les difficultés nombreuses, un déversoir à ce dynamisme contenu. Le monde colonial de la mission apparait comme un espace de libertés.

 

3- L’élaboration d’une vocation missionnaire

3-1 Le thème de la persécution et de l’exil

 

Le départ pour le Liban est dans l’esprit des premières religieuses missionnaires imposé par la politique anticléricale de la République qui a chassé les soeurs de leurs écoles. Le thème de la persécution est récurrent dans les lettres des religieuses, dans les circulaires de la Révérende Mère Marie Anna, dans le discours de l’archevêché de Besançon et même dans le discours de la population de Damour qui accueille les soeurs de Besançon.

A bord du Congo, Soeur Marie Laurentie signe ses lettres à la Révérende Mère Marie Anna de " Votre petite exilée ". Ce sentiment pathétique de l’exil est grand quand, à bord du Congo, Soeur Marie Laurentie confie à sa mère supérieure :

 

" Hier au soir, j’ai éprouvé un moment de profond saisissement quand, dans l’obscurité éclairée par les feux des navires, nous avons quitté Marseille. Nos yeux ont cherché longtemps les côtes de France et bientôt il a fallu nous rendre à cette idée cruelle : nous nous éloignons de plus en plus de tous ceux que nous aimons ! "

 

3-2 De la persécution à la vocation

 

Toutefois, les soeurs de Besançon réinterprétent rapidement de façon positive ce déracinement. Il s’agit, pour elles, de donner une signification providentielle à cette expatriation. Soeur Marie Laurentie écrit :

 

" Ou allons- nous ? Quelles surprises nous attendent là-bas ? Au moins, nous avons cette certitude d’accomplir la volonté divine et rien n’est amer quand on se sent soutenu par la main du Père des Cieux "

Dans le discours des soeurs de la charité de Besançon sur les motivations qui les poussent au départ en mission, les causes temporelles et exogènes (la politique anticléricale de la IIIe République) sont bien vite dépassées au profit de motivations spirituelles. La providence guide leur apostolat, l’inscrit dans l’intuition missionnaire déjà esquissée par la Sainte fondatrice. Les soeurs se placent dans la lignée des premiers apôtres, dans le large mouvement d’expansion du christianisme. Mère Marie Anna, dans sa circulaire, insiste pour présenter ce départ comme l’élan divin donné à une nouvelle vocation des soeurs de charité :

 

" ...Dieu nous a sacré Apôtres : la soeur de charité, c’est l’épouse des cantiques, sa mission est de faire connaître et aimer Notre Seigneur. Elle n’entre au paradis qu’escortée d’une foule d’âmes qu’elle a conquises en passant par le monde ... L’apostolat de la souffrance ou du sacrifice est meilleur que l’apostolat de la prière, de l’exemple saintement contagieux, de la prédication ...; il en résulte, mes soeurs, que si nous voulons bien remplir notre vocation, celle qui nous constitue apôtre nous devons nous résigner à souffrir, que dis-je, nous devons être heureuses de souffrir ... "

A la persécution laïque, la mère supérieure préfère y interpréter la main de Dieu. Le départ pour l’Orient est apostolat, dans la succession des apôtres, pour conquérir les âmes. Le départ est action et non renoncement ou fuite. Enfin, cet apostolat par la souffrance et le sacrifice replace l’action des soeurs dans la tradition chrétienne du martyr : Christ en croix ou premiers missionnaires persécutés.

Dans sa thèse, Une forme de l’expansion française, les congrégations religieuses féminines hors d’Europe. Histoire naturelle d’une diaspora, Elisabeth Dufourcq s’attache dans une première partie à décrire, par des analyses diachroniques de récits de soeurs, les mécanismes des vocations missionnaires des religieuses françaises. On retrouve des invariants dans ces récits. La vocation est souvent présentée comme un appel irrépressible malgré les réticences de l’environnement familial et religieux français et les difficultés de la vie missionnaire. La cause missionnaire est simple, irréprochable et idéalisée : évangéliser, soigner les plus démunis, etc. Le discours sur l’action missionnaire des soeurs de la charité de Besançon est similaire dans sa structure. Son originalité réside dans le fait qu’il est élaboré rapidement par la direction même de la congrégation. Les vocations missionnaires ne sont pas individuelles au moment du départ pour Beyrouth. C’est une vocation élaborée pour l’usage communautaire.

 

Cette première partie nous a permis d’évaluer les fortes potentialités de la congrégation des soeurs de la charité à s’intégrer dans le large mouvement d’expansion des milieux religieux français vers les pays de mission : potentialités en termes de personnel religieux dégagé par les lois anticléricales, mais aussi et surtout en termes de spiritualité. En effet, l’expérience modèle de Jeanne Antide Thouret apparaît facilement transposable à la situation nouvelle imposée par les lois anticléricales et efficiente pour motiver, légitimer le départ en mission des soeurs de Besançon. L’espace des possibles s’ouvrant aux premières religieuses missionnaires apparaît aussi grand que celui s’étant ouvert à Jeanne Antide Thouret au moment de la fondation de la congrégation. Le contexte politique répressif vis- à- vis du catholicisme (répression révolutionnaire à partir de 1792 pour Jeanne Antide Thouret / politiques anticléricales pour les religieuses missionnaires) permet l’élaboration rapide de stratégies similaires d’expatriation vers l’extérieur (émigration de Jeanne Antide Thouret dans le canton de Fribourg en 1795, fondation d’établissements en Suisse, installation à Naples en 1810 / création d’établissements à partir de 1902 en Suisse, Belgique, Luxembourg puis au Liban ). Le contexte français de la Révolution ou de la IIIe République, acerbe pour les congrégations religieuses, ne freine pas l’action cléricale, mais lui impose un redéploiement sur de nouveaux champs géographiques et apostoliques.


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