Introduction

1- Objet de la recherche : une histoire missionnaire pour éclairer les structures de la société levantine

 

 

1-1 Les focalisations multiples de l’histoire missionnaire

 

Peut-on concevoir une étude historique sur le Proche-Orient du début du siècle sans avoir à l’esprit la désintégration du Liban depuis 1975 et les incertitudes qui pèsent sur la situation politique de la région ?

Il me semble que non. Les événements du Liban, de Palestine ... ressortent sans cesse aux questions d’actualité. Ils cristallisent beaucoup de nos inquiétudes et de nos interrogations. La guerre civile du Liban , avec l’apparente gratuité des nombreux massacres, avec l’inintelligibilité des multiples interventions diplomatiques ... nous apparaît comme l’archétype de ces guerres dont les causes échappent à notre entendement.

Cette recherche n’a pas pour prétention d’offrir une grille de décryptage des raisons du conflit libanais ou de l’instabilité politique de la région. Mais, l’analyse de la pénétration missionnaire, dés la 2e moitié du XIXe siècle, nous donne, une clef intéressante, sinon pour fournir des schémas d’explication, au moins pour mieux comprendre l’extrême fragilité des équilibres qui assurent les fondements des entités nationales du Proche-Orient. En effet, l’étude de la pénétration missionnaire au Levant, et c’est surtout en cela qu’elle m’apparaît pertinente, nous permet d’éclairer les réalités sociales à plusieurs niveaux. Elle nous entraîne dans une plongée verticale des dimensions internationales aux niveaux les plus individuels:

Les études sur la société orientale souffrent souvent d’une très grande polarisation sur une échelle d’observation (analyse géopolitique, histoire communautaire, témoignages ,etc.). Ces polarisations sont souvent partisanes. L’articulation entre les niveaux est pourtant indispensable pour percevoir les structures sociales, leur fragilité et leur forte adaptabilité à un environnement social, économique et politique mouvant. Les variations de focales devraient permettre de contourner les discours très conventionnels des institutions (diplomatie française, Eglises orientales, congrégations missionnaires, familles ,etc.), mais aussi des individus qui tendent à donner une image figée et statique de la société levantine. Le mot " tradition " est d’ailleurs récurrent dans le discours de ces institutions attachées à un apparent statu-quo hégémonique qui fait de la communauté un lieu de confusion du religieux et du politique, qui fait de la France la traditionnelle protectrice des chrétiens, qui fait de l’appartenance confessionnelle le fondement de l’identité individuelle ,etc.

 

 

1-2 Quels aspects retenir de la pénétration missionnaire au Levant ?

 

Notre recherche sur la pénétration missionnaire au Liban et en Syrie nous invite à l’étude d’un processus de contact prolongé entre la culture occidentale portée par les missionnaires français et une culture orientale. Nous devons nous interroger cependant sur ce que nous voulons mesurer de ce contact.

La mesure des effets de la transposition des organisations missionnaires en pays de mission est très intéressante. En effet, le déplacement en pays de mission s’accompagne, pour la congrégation des soeurs de la charité de Besançon, de profondes transformations, non pas tant dans la forme visible (persistance de l’habit malgré des conditions climatiques nouvelles, maintien des mêmes règles de la vie communautaire ,etc.) mais plutôt dans le sens donné à l’apostolat missionnaire par la congrégation.

De ce contact prolongé, il pourrait être aussi pertinent de mesurer l’impact de la présence missionnaire sur la société levantine. Cette présence multiforme et dense (Ecoles, Universités, Dispensaires, Ouvroirs, Imprimeries, Associations ,etc.) possède une capacité importante de transformations.

Toutefois, ce traitement dual (capacité de la culture occidentale à s’inculturer en Orient, capacité de la culture orientale à intégrer la culture occidentale) du contact ne me semble pas suffisant. En effet, il est sans doute plus pertinent d’éclairer les processus d’échange que les résultantes de ces échanges pour mesurer les forces structurelles en jeux dans ce contact. Il nous faut mesurer un processus d’interactions entre deux modèles culturels donnés à temps historique déterminé. D’autre part, ce traitement dual nous conduirait à opposer de façon statique et fausse une culture dominante, dynamique et possédant une forte capacité d’imposition (modèle occidental) à une culture dominée, immobile et simplement réceptrice (modèle oriental). Je crois (hypothèse) que la réalité en deçà d’un discours conventionnel des institutions est plus complexe. Le modèle culturel qui émerge de cette situation de contact approfondi entre Occident et Orient est une construction globale, synchronique et mouvante qu’il convient d’étudier en propre. Il est le fruit d’apports occidentaux instrumentalisés, d’apports orientaux naturalisés. C’est un ensemble qui se construit constamment par un jeu complexe de résistances, de compromis, d’acceptations. En conséquences, pour déterminer le modèle culturel émergeant, il est indispensable de replacer notre échange dans sa situation. Il nous impose de le replacer dans l’historicité : historicité de la présence française en Orient, historicité des options missionnaires, historicité de la congrégation des soeurs de la charité de Besançon derrière l’immobilité de sa spiritualité et surtout historicité de la société levantine. Enfin, il nous impose de traiter l’apport missionnaire comme un apport aussi exotique que l’apport oriental. Le modèle hégémonique qui émerge du long contact n’est jamais fixe. Il évolue, se déconstruit et s’élabore en fonction des jeux mouvants et complexes des rapports de domination qui s’exercent sur la scène levantine.

 

 

1-3 Hypothèses de recherche : l’éclatement communautaire, cadre de la pénétration française et catholique au Proche-Orient.

 

1-3-1 Contexte oriental de la recherche : l’affirmation de l’éclatement communautaire au Levant.

 

L’organisation en communautés confessionnelles distinctes est une donnée structurelle de la société levantine héritée de la longue domination ottomane. Mode d’organisation de l’Empire turc, le système du "   millet " est aussi l’enjeu de sa modernisation à la fin du XIXe siècle. Août 1908, la nouvelle de la révolution Jeune Turc arrive à Marseille. Le Commissariat Spécial de la ville informe le Ministère de l’Intérieur :

La manifestation (70 turcs et syriens) précédée d’un drapeau français et d’un drapeau turc s’est dirigée vers le consulat de Turquie au son de la musique italienne " Giuseppe Verdi ". (...). D’après Chamé, logeur d’émigrants, le consul de Turquie, en signant un passeport, aurait lui-même, effacé le mot religion en disant " il n’y a plus de distinction désormais en Turquie au sujet des religions ".

 

Cependant, alors que l’emprise ottomane vacille au Levant, les grands massacres, de 1840 à 1860, dans la montagne libanaise entre druzes et maronites, n’entraînent pas la disparition du système du millet mais plutôt son renforcement. D’une crise sociale (problème de répartition des terres entre druzes et maronites), sous l’effet des interventions extérieures (la France accorde son soutien aux maronites, l’Angleterre aux druzes), les troubles dans la Montagne se sont transformés en massacres intercommunautaires. Par l’intervention française, les maronites obtiennent la création d’un Gouvernorat autonome dirigé par un gouverneur chrétien assisté d’un conseil représentatif des autres communautés. Le confessionnalisme est introduit dans les premières institutions d’un Liban placé sous protection européenne. Les grandes migrations des maronites vers les villes du littoral exportent la structure communautaire dans la société urbaine (à majorité sunnite et grecque-orthodoxe) de la frange côtière largement ouverte aux influences extérieures. En Syrie, la persistance d’une même atomisation ethnique et confessionnelle de la société assure la coexistence des différentes communautés.

 

 

1-3-2 Les communautés chrétiennes uniates , enjeu et cadres des stratégies de la pénétration catholique et française au Levant.

 

La pénétration européenne, qui s’affirme à partir de 1860 au Levant, n’échappe donc pas à cette contrainte jouée par le phénomène de confessionnalisation. Le renouveau des missions dans la deuxième moitié du XIXe siècle s’effectue dans le cadre étroit d’une assistance des catholiques romains aux catholiques d’Orient, maronites et melkites principalement. La communautarisation de la société levantine interdit aux missionnaires catholiques de sortir de ce cadre étroit pour exercer un prosélytisme en direction des autres communautés : chrétiens orthodoxes ou musulmans. Il nous faudra examiner en quoi cette communautarisation détermine pour une grande part les formes originales prises par l’apostolat missionnaire au Levant. En effet, l’action missionnaire semble soumise à une communautarisation hégémonique qui la restreint aux activités caritatives et éducatives au profit essentiellement de clientèles chrétiennes.

 

Cependant, la présence missionnaire longue et pénétrante n’est pas sans effet sur les structures des sociétés pluriconfessionnelles du Levant. La mesure des changements sociaux et communautaires, introduits par presque un siècle de présence missionnaire catholique, est au coeur de notre problématique. Pour les missionnaires français, il n’y a pas de doute dans la supériorité de la civilisation française et occidentale et de ses bienfaits. Mère Marie Anna, supérieure des soeurs de Besançon écrit en 1917 au Ministre des Affaires Etrangères :

 

" Je vous offre, Monsieur le Ministre, l’expression bien sentie de ma reconnaissance et je vous prie de croire que mes chères soeurs sont toutes disposées à voler en Orient pour y porter l’amour de notre chère patrie et l’honneur de son nom et les bienfaits de sa civilisation. ".

 

Du côté oriental, si la présence missionnaire amène souvent, pour les minorités chrétiennes, les moyens d’une affirmation (le réseau hospitalier occidental permet, par exemple, la réduction de la mortalité et une poussée démographique plus prononcée chez les chrétiens que chez les musulmans, les oeuvres scolaires participent au renforcement du poids économique des bourgeoisies chrétiennes ...), il n’en reste pas moins qu’elles restent souvent rétives à adopter le modèle occidental comme référence unique. Il faudra évaluer ces réticences et définir l’apport occidental retenu par les communautés chrétiennes.

 

Les apports des missions catholiques naturalisés dans la société levantine sont-ils enfin porteurs de modernité c’est-à-dire de capacités à alimenter le mouvement de transformations de la société ? Les écoles, les universités, les orphelinats, les hôpitaux ... des missionnaires altèrent-ils les bases traditionnelles de la société levantine ? Les établissements des soeurs de Besançon sont-ils des lieux d’émancipation pour les jeunes filles accueillies ? Les oeuvres missionnaires semblent, en effet, offrir des lieux de sociabilité et de promotion individuelle alternatifs aux réseaux communautaires traditionnels. Ils permettent une ouverture sur des horizons plus larges.

Au contraire, la capacité de transformation de l’action missionnaire n’a-t-elle pas été neutralisée par la force du communautarisme ? La présence missionnaire n’a-t-elle pas réutilisée les mêmes ressorts que l’emprise ottomane à savoir l’exaspération des particularismes communautaires, le maintien d’un fort clientélisme, l’appui sur les bourgeoisies urbaines ,etc. empêchant ainsi l’émergence d’un modèle d’organisation transcommunautaire capable d’assurer la succession du système des millets de la domination turque ?

 

De plus, l’action missionnaire au Levant s’inscrit dans des configurations politiques mouvantes : domination ottomane, mandat français, indépendances. Le contenu du contact entre missionnaires occidentaux et acteurs orientaux s’élabore en fonction de ces configurations politiques.

Après la Grande Guerre, la France se substitue à la vieille domination ottomane sur les provinces arabes du Levant dans le cadre des mandats qui lui sont reconnus par la Société des Nations. Le problème minoritaire est encore au coeur des modalités de cette pénétration française. La République française, laïque et jacobine, semble vouloir s’émanciper des cadres étroits d’une influence réduite aux chrétiens d’Orient. En 1920, le Révérend Père Chanteur (sj) écrit son amertume sur la nouvelle orientation qu’apparaît prendre l’autorité mandataire :

 

" Elle (la France) s’engagea dans une politique musulmane contraire à ses intérêts autant qu’à ceux du christianisme et dès qu’elle voulait en sortir, l’Angleterre se trouva sur sa route (...) Gouraud, lui-même est venu en Syrie dans l’intention de faire de la politique musulmane. C’était s’exposer à perdre nos anciens amis sans rien recevoir en compensation. (...) Quant aux chrétiens, ils condamnaient nettement (la visite du Haut-Commissaire à la mosquée) "

 

Cependant, affaiblie par la première guerre, concurrencée sur la scène levantine par l’Angleterre et l’Italie, contestée par l’émergence d’un nationalisme arabe, la France ne possède pas les moyens de ses ambitions. Il s’agira, dans notre recherche, de montrer comment et dans quelle mesure l’activité missionnaire vient soutenir les choix, les stratégies communautaires de la République française. En effet, le réseau dense des oeuvres catholiques et françaises est l’argument force pour légitimer l’installation politique de la France. L’encadrement profond de la société levantine et notamment des élites uniates, orthodoxes ou musulmanes par les établissements missionnaires permet de créer des conditions favorables pour le renforcement de la présence politique de la France.

D’autre part, la nouvelle configuration politique redynamise l’action missionnaire en ouvrant des possibilités pour un prosélytisme plus offensif. La conversion des orthodoxes ou des musulmans, jadis interdite par de puissants verrous communautaires de la société , semble à présent possible. L’opportunité de faire de la mission de scolarisation, d’assistance aux Eglises uniates ... une mission " missionnante " c’est-à-dire de rattachement des chrétiens orthodoxes à l’autorité du Saint-Siège, voire même de conversion des sectes de la montagne (Druzes, alaouites, chiites ...) ou des musulmans sunnites, n’échappe pas au zèle des missionnaires. Cette possibilité de donner, aux lendemains de la guerre, à la présence catholique au Levant un tour plus incisif n’échappe pas aux pères jésuites. Le Père Chanteur (sj) analysant la situation géopolitique en 1920 écrit :

 

" Le tsarisme russe, qui était dans tout l’Orient, le grand obstacle du règne de Dieu, est mort. Toutes les nations chrétiennes ont tourné leur regard vers Rome. "

 

En effet, la révolution bolchevique laisse aux missionnaires catholiques un espace nouveau pour un prosélytisme vers le monde orthodoxe. Le Père Chanteur observe aussi

 

" la crise de nationalités qui travaille les orientaux comme partout ailleurs. ". Selon lui " si la reconstruction nationale se faisait sous la protection d’une nation catholique, il y aurait chance pour qu’ils (uniates et orthodoxes) deviennent catholiques. "

 

Au Proche-Orient, le père envisage la possibilité de création d’Etats catholiques pour les chaldéens autour de Mossoul ou les syriaques autour d’Alep, peut-être aussi un Etat arméno-syriaque dans le sandjack d’Alexandrette, un Etat kurdo-chrétien dans la Djézireh. Mais de nouvelles perspectives s’offrent aussi pour un apostolat fécond en direction des musulmans. Dans les années 30, les jésuites espèrent beaucoup d’une conversion massive des alaouites du nord de la Syrie.

Les configurations politiques nouvelles qui naissent donc de la disparition de l’Empire ottoman et de la naissance d’entités nationales semblent ouvrir des perspectives plus larges à l’action missionnaire. Les nouvelles perspectives d’un apostolat plus missionnaire témoignent-elles d’une agonie des verrous communautaires ?

 

 

2- Objet d’enquête : les soeurs de la charité de Besançon, une représentation par la marge.

 

wpe7.gif (10126 octets)La congrégation des soeurs de la charité de Besançon a été fondée en pleine période révolutionnaire en 1799 par Jeanne Antide Thouret. La règle de vie rédigée par la sainte fondatrice est approuvée en 1802 par l’archevêque de Besançon puis par le Saint Père en 1819. La congrégation reste toutefois de droit diocésain jusqu’en 1948. La spiritualité de la communauté des soeurs de Besançon est dans la tradition de Saint-Vincent-de-Paul. Les soeurs se consacrent à l’encadrement spirituel et matériel des populations. Avant les lois de laïcisation, elles assuraient la direction des nombreuses écoles de village. Elles tiennent aussi des orphelinats, des dispensaires, des ouvroirs ,etc.

Cependant, peut-on utiliser l’apostolat des soeurs de Besançon en Orient comme objet d’enquête alors que ce dernier n’est pas le plus représentatif ? En effet, la représentativité des soeurs de Besançon est faible, la congrégation de Jeanne Antide Thouret ne constituant pas un échantillon moyen ; elle n’est pas jusqu’en 1948 représentative de la ligne romaine puisqu’elle reste de droit diocésain. Elle ne représente pas plus, ou sinon de façon paradoxale, au moment de son installation en Orient ,la République française puisque ce sont les lois anticléricales de cette dernière qui ont imposé son départ. On ne peut non plus considérer la congrégation comtoise comme une simple composante du grand " lobby " missionnaire lyonnais influent dans tout le Levant, puisque les jésuites se sont montrés farouchement hostiles à une installation missionnaire comtoise au Liban.

Toutefois, nous pouvons tirer profit de cette situation à la marge des soeurs de la charité de Besançon. En effet, peu préparée à un apostolat au Levant, la congrégation des soeurs de la charité de Besançon se heurte et éclaire ainsi toutes les contraintes qui organisent le contact Occident/Orient sur la scène levantine. Dans le même sens, les représentations des soeurs depuis Besançon sur la nature de l’apostolat sont en décalage avec les réalités du compromis déjà trouvé entre les missionnaires présents en Orient et les institutions orientales. Les efforts des soeurs de la charité de Besançon pour assimiler ces cadres d’une présence missionnaire au Liban et en Syrie nous renseigne, avec pertinence, sur le modèle culturel hégémonique en place. D’autre part, structure fragile et vacillante à ces débuts, l’apostolat des filles de Jeanne Antide Thouret laisse un champ ouvert à l’expression des résistances locales.

 

Enfin, les soeurs de Besançon n’ont que peu de force pour peser sur les événements qui les affectent. Elles se distinguent des grands ordres missionnaires masculins qui peuvent prétendre à une action positive sur les événements. Ainsi, les pères blancs du cardinal Lavigerie sont en partie à l’origine de l’intervention française au Liban en 1860. Les pères jésuites participent activement aux groupes de pression en faveur d’une colonisation française de la Syrie au moment des négociations du traité de Versailles. Toutefois, si elles ne sont pas actrices des grands changements, elles les subissent et élaborent des stratégies qui relèvent quasiment de choix individuels. Le rôle de Mère Marie Anna Groffe, supérieure des soeurs de 1902 à 1930, est incontournable pour comprendre l’engagement de la congrégation dans la mission. La congrégation ne dispose pas d’une tradition missionnaire qui aurait pu conditionner les formes prises par leur apostolat au Levant. Les caractères de leur implantation au Levant s’édifient au coup par coup des choix opérés pour s’adapter à une situation orientale complexe. Cette implantation empirique des soeurs de la charité de Besançon en Orient est profondément éclairante de la connexion des multiples facteurs conditionnant l’action missionnaire au Levant.

 

3- Les cadres de recherche

 

3-1 Le cadre chronologique : une longue durée qui dépasse l’épisode du mandat français

 

Notre projet de recherche consiste surtout en l’analyse d’un contact. Il n’existe pas un flux unilatéral de l’Occident vers l’Orient. Les échanges sont plus complexes. Les soeurs de Besançon l’avaient, elles aussi, compris. Après l’échec retentissant d’une installation à Damour en 1904, la mère supérieure des soeurs comtoises décidait d’envoyer deux religieuses au pensionnat de la Visitation Sainte Marie d’Antoura tenu par les lazaristes pour, annonçait-elle à son conseil, " apprendre l’Orient " .

Dans cet esprit, il me semble quelque peu abusif de choisir des dates comme celles de 1920 (proclamation du Grand Liban par Gouraud), celle de 1941 (Catroux proclame l’indépendance de la Syrie et du Liban) ou celle de 1946 (évacuation des troupes françaises) comme bornes fixes à ma recherche. En effet, ces dates appartiennent plus à l’histoire politique et coloniale de la France qu’à l’histoire d’un contact entre le Levant et l’Occident.

Or ce sont des tendances sur des longues périodes de l’histoire arabe qui servent de soubassements à notre problématique de missions et minorités. Par exemple, la Nahda (renaissance arabe dans laquelle les minorités chrétiennes ont fourni des apports considérables), qui s’amorce au début du XIXe siècle jusqu’au développement de l’arabisme, exprime bien cette volonté des minorités orientales d’un changement radical, d’une modernisation. Cette volonté de renaissance, inscrite dans une longue période, explique sans doute la particulière réussite du projet éducatif des établissements missionnaires.

En conséquence, il me paraît plus juste de construire la recherche autour d’une période centrée sur le mandat français, mais la dépassant en s’autorisant des retours nécessaires en arrière ou au contraire des incursions dans la période post-coloniale : 1900 aux années 1950-60 pour englober les étapes charnières que sont la disparition de l’Empire Ottoman de 1915 à 1918 et les indépendances accordées. Cette période plus longue devrait permettre une lecture plus attentive des grands changements qui s’opèrent au Proche-Orient dans la société orientale mais aussi dans l’apostolat des soeurs.

 

 

3-2 Le cadre spatial : une histoire méditerranéenne

 

Le cadre de notre recherche est méditerranéen : du massif du Jura à la chaîne de l’Anti-Liban. La Franche-Comté catholique regarde plus vers les espaces du Sud que vers ceux du Nord. Peut-être est-ce dû à la longue occupation espagnole avant la conquête de Louis XIV ? La géographie des établissements des soeurs de Besançon est sur ce point très significative. La congrégation a essaimé des établissements en Provence autour de Nîmes, en Italie autour de Naples puis de Rome, en Egypte, au Liban et en Syrie.

Trois pôles organisent cet espace méditerranéen dans notre recherche :

Un pôle français autour de Besançon et Lyon pour le volet missionnaire, de Paris pour la présence officielle.

Un pôle romain représentatif de l’Eglise catholique.

Un pôle oriental : Liban et Syrie.

De Besançon à Beyrouth, des villes constituent des étapes importantes du voyage : Lyon, Marseille où une liaison maritime achemine les soeurs au Levant via Naples, Alexandrie et Jaffa. Toutes ces villes revêtent une importance particulière dans notre recherche. Lyon et Marseille sont les deux villes françaises qui poussent à l’établissement d’une présence coloniale forte de la France dans ce que les milieux des chambres de Commerce appellent la " Syrie intégrale ". A Naples sont installées les soeurs italiennes de la congrégation. Avant l’installation de maisons à Rome, les religieuses napolitaines, servent d’intermédiaires dans les relations avec le Saint-Siège. D’Alexandrie, les soeurs fondent de nombreux établissements en Egypte. Pour les religieuses comtoises, Jaffa est le port permettant l’accès à la ville sainte. Les soeurs de Besançon tenteront, mais en vain, de s’installer à Jérusalem en collaboration avec le patriarcat maronite.

D’autre part, les cadres nationaux ne constituent pas les cadres les plus pertinents de notre recherche. En effet, les phénomènes de communautarisation sont prégnants dans l’ensemble du pourtour méditerranéen : Syrie, Liban mais aussi Egypte, Serbie, Bosnie ,etc. Pour notre étude, nous nous limiterons à l’espace syrien en nous permettant des incursions en Egypte où les soeurs ont fondé de nombreuses maisons.

 

4- Les options méthodologiques

 

 

4-1 La micro-histoire.: une " Histoire au ras du sol " pour retrouver les mouvements des grands agrégats structurels

 

Les approches macroscopiques de l’histoire du Proche-Orient sont souvent profondément idéologiques. Si certains inscrivent les fondements historiques du Liban dans la lutte large du christianisme contre l’islam, d’autres ne verront dans les entités nationales du Levant que des constructions artificielles nées des rivalités entre les impérialismes occidentaux. Les approches macroscopiques sont saturées de mythes opacifiant des réalités sociales et politiques : la Montagne refuge des minorités persécutées, la tradition de la France protectrice des chrétiens, l’éternelle catholicité du christianisme des maronites ,etc. Dans les discours des institutions occidentales et orientales, le mot de " tradition " est d’une extrême récurrence. Tout est justifié par la force de cette tradition.

Des analyses plus micro-historiques devraient nous permettre d’éviter l’écueil d’une histoire fossilisée dans ces mythes pour une analyse plus soucieuse des changements qui traversent notre période. En effet, la congrégation comtoise des soeurs de Besançon, surtout à son arrivée en Orient en 1904, souffre de ne pas maîtriser les caractères structurants de cette tradition. A ses origines, l’apostolat des soeurs en Orient ne s’embarrasse pas des conventions, des statu-quo en place.

Cette option pour la micro-histoire ne vise cependant pas à évacuer les dimensions communautaires, nationales ou internationales de cette recherche au profit d’analyses exclusivement tournées vers l’étude érudite de l’apostolat très particulier des soeurs de la charité de Besançon. L’objectif est plutôt de partir des acteurs pour tenter, ensuite, de restituer les grands agrégats structurels.

 

 

4-2 Les supports documentaires

 

Mon travail est réalisé en grande partie grâce aux ressources documentaires des archives des soeurs de Besançon situées à la maison mère de Besançon au 131 de la Grand’Rue.

couvent.gif (41654 octets) Ce fonds d’archives est constitué, concernant les établissements d’Orient, de plus d’un millier de documents, classés et répertoriés par année. Ce sont surtout des lettres manuscrites envoyées par les religieuses d’Orient à la mère supérieure de la congrégation. Environ 80 % des documents conservés sont adressés à la mère supérieure de Besançon : l’empreinte hiérarchique est donc très forte. Elle permet de bien mettre en évidence la continuité de l’action des religieuses de Besançon au Levant. Par contre, les correspondances de religieuses à religieuses ne concernent environ que 2 % des documents. Le quotidien des missionnaires comtoises au Levant est plus difficile à saisir.

Les documents sont classés dans des boîtes notées AG (Administration Générale) complétées d’un numéro correspondant à l’année de rédaction. Ces boîtes contiennent une pochette réservée aux lettres d’Orient. En outre, à chaque boîte AG, correspond une autre pochette notée AGS (Administration Générale Spécialisée) contenant les circulaires , les procès verbaux des conseils de la congrégation ainsi que les diaires, consignant au jour le jour les événements survenus dans la congrégation. Neuf boîtes rassemblent des documents divers concernant les maisons d’Orient. Les soeurs disposent, d’autre part, d’un fichier des religieuses de la congrégation.

 

Je n’ai pu que consulter superficiellement le fonds des archives de la compagnie de Jésus situé à Vanves en banlieue parisienne. Les documents répertoriés s’organisent dans trois blocs sans continuité chronologique :

- des boîtes notées RPO.

- collection Prat réunissant des documents reliés in-folio surtout sur la période des origines de la mission jusqu’au début du siècle.

- collection Jalabert réunissant de nombreux documents sur la période du mandat. Les multiples interdictions de la compagnie n’ont pas permis une conservation aussi complète des documents que pour les soeurs de Besançon. Cependant, il n’est pas dans mes objectifs de retracer l’histoire de la mission jésuite au Levant. Les documents de la Compagnie sont plutôt envisagés pour donner une perspective plus large à l’action des soeurs de Besançon. Effectivement, les documents nous montrent que la mission des Pères au Levant s’inscrit dans une stratégie aux objectifs mieux définis que ceux des soeurs de la charité de Besançon.

 

Dans l’objectif d’élargir mon étude à d’autres sources que la documentation missionnaire française, j’ai tenté de prospecter les sources accessibles depuis Marseille. Les archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence ne sont d’aucun secours, les fonds ne rassemblant que les documents relatifs aux colonies françaises et non aux territoires placés sous mandat français. J’espérais trouver aussi dans les archives municipales et départementales quelques documents sur les communautés levantines présentes à Marseille. Les résultats obtenus sont insignifiants. La Chambre de Commerce de Marseille dispose quant à elle de deux liasses de documents concernant les relations de la Chambre avec la Syrie. On y trouve quelques rapports concernant le Congrès Français de la Syrie organisé dans la ville du 3 au 5 janvier 1919, quelques correspondances avec la Chambre de Commerce de Lyon et quelques autres documents divers. J’attendais beaucoup de courriers envoyés dans les paroisses orientales de la cité phocéenne : maronite, melkite et arménienne catholique. Je n’ai pu rencontrer que le père Boujekian, curé de la paroisse arménienne catholique de la rue Sibié. Les résultats de notre entretien sont assez décevants, notre discussion ne dépassant pas l’exposé des poncifs habituels sur la démission de la France en Orient face aux musulmans, sur la confrontation islamo-chrétienne au Liban et en Syrie, sur la future islamisation de Marseille ,etc.


Sommet de la page / Partie 1 / Sommaire