globe2.gif (19947 octets)Utopies coloniales


 

Cette histoire de la colonisation de la Mana comble nos besoins d’exotisme. Tous les ingrédients sont rassemblés pour faire de cette colonisation une grande aventure. Nous imaginons le site : la forêt inhospitalière, la rivière prompte à entrer en crue, la clairière difficilement prise par les hommes à la forêt avec ses carbets inconfortables. Nous imaginons les acteurs: les explorateurs faisant reculer les limites de la " Terra incognita ", les religieuses de Cluny en cornettes débarquant à la Mana, les paysans jurassiens sous la protection du capitaine Gerbert etc. Nous percevons les rythmes rapides de la vie à la Mana. La mort toujours présente , dans cette première moitié du XIXe siècle, ajoute une charge dramatique à cette aventure guyanaise. Nous imaginons l’exacerbation des sentiments (angoisse, joie, espoir, déception, solitude etc.) due à la précarité de la vie.

Toutefois, derrière cette histoire à oscillations très brèves fortement chargée d’émotions, nous pouvons percevoir aussi des tendances plus lourdes et structurantes indicatrices des mutations qui s’opèrent dans la société française de la Restauration et dans ses rapports au reste du monde.

En effet, les nombreux projets et les quelques tentatives de colonisation de la Mana, sur une période très courte, témoignent des volontés d'élaborer de nouvelles formes de colonisation. Le Premier Empire Colonial, dans ses orientations géographiques, dans ses structures, est impossible à ressusciter. Des conditions nouvelles ont été posées par la Révolution et l’Empire qui imposent aux hommes de la Restauration de réinventer les formes d’une expansion française vers l’étranger. Mana est un laboratoire de mise en pratique empirique des idées nouvelles.Qu'il s'agisse de créer sur les rives de la Mana une colonie de peuplement émancipée du travail servile et du système ancien de la plantation, une communauté agricole autonome sur le mode mutualiste, un isolat pour l'éducation à la liberté des noirs..., des représentations idéalistes des sociétés humaines soutendent à tous ces projets. Nos colonisateurs partagent les nostalgies sublimées d'harmonieuses   sociétés rurales, de communautés humaines sans propriété... C'est la pureté des origines qu'il s'agit de retrouver, l'état de nature décrit par Rousseau.
Mana est laboratoire de ces utopies nostalgiques d'un éden perdu. Toutefois, pour plagier Peguy, si tout commence en mystique, tout finit en politique sur les rives de la Mana. Les impératifs économiques, l'aliénation de la colonie au travail des esclaves et au financement de la métropole, les contraintes naturelles fortes, les pesanteurs sociales ... ont tôt fait de dénaturer la destination de la colonie pilote de la Mana.

 

1- Des formes nouvelles de colonisation.

Mercantilisme ou impérialisme : une colonisation qui hésite entre tradition et modernité.

Catineau Laroche dans ses projets successifs d’établissement dans le nord de la Guyane avait insisté sur la nécessité d’isoler la nouvelle colonie de l’ancienne. Les directives parisiennes données aux gouverneurs de Guyane imposaient l’indépendance de Mana vis à vis de Cayenne, la jeune colonie, sous la protection du gouverneur, relevant directement du Ministère des Colonies et de la Marine.

Il faut choisir "  un site éloigné et séparé de la population actuelle dont il faut éviter les (mot illisible) et que les exemples nés du mélange des couleurs et de l’esclavage ne deviennent contagieux à des familles destinées à vivre du travail de leurs mains et de la sueur de leur front dans les habitudes qu’elles apporteront de leurs foyers ... " .

Les colons de Cayenne n’appréciaient pas les efforts du gouvernement d’établissement à la Mana.

" Les habitants de Cayenne auraient préféré des noirs d’Afrique à des laboureurs français et des dépenses faites dans l’intérêt direct et immédiat de leur culture à des dépenses ayant pour objet de faire cultiver les productions coloniales par des hommes libres ".

L’implication directe de Paris à la Mana entamait l’indépendance très forte de la petite colonie européenne de Cayenne, elle sapait la base essentielle du système colonial en proposant une alternative au travail servile des noirs et à la traite.

Même si les tentatives du Ministère des colonies pour un établissement colonial à la Mana échouèrent, on peut cependant, derrière ces échecs, saisir la volonté gouvernementale de renouveler l’action coloniale. En effet, il s’agit d’établir à la Mana une colonie qui ne soit pas simplement un établissement mercantile protégé par l’exclusif mais plutôt une colonie de peuplement pouvant absorber une main d’oeuvre française jugée trop abondante et fournir en l’échange de matières premières un débouché aux manufactures françaises. Dans ce sens, du projet de Catineau, seule la mise en place d’une compagnie privée de négociants et d’armateurs dans laquelle l’Etat serait actionnaire est repoussée par le Ministère des colonies. Les positions nouvelles de la monarchie donne l’impression d’une tentative pour faire entrer la colonisation dans une phase impérialiste. Les objectifs des efforts d’établissement sur la Mana apparaissent en effet impérialiste car il s’agit pour la monarchie d’affirmer sa présence tant au niveau international que vis à vis de la turbulente société de Cayenne, de s’adapter aux premières conséquences de la révolution industrielle (la surabondance estimée d’hommes, la pénurie de débouchés industriels et le besoin de matières premières...) et de positionner la France dans une économie qui s’internationalise.

Les projets de colonisation de la Mana semblent anticiper les formes nouvelles du colonialisme. Toutefois, les potentialités limitées des colonisateurs font que l’établissement de la Mana reprend de nombreux caractères de type traditionnel : les colons de Mana sont incapables de se passer du travail des esclaves; les tentatives de peuplement échouent; la reprise du site par les soeurs de Saint Joseph de Cluny apparaît comme une forme détournée de concession faite par l’Etat à une compagnie privée etc.

Mana apparaît comme une tentative prématurée et hors des possibilités (humaines, techniques, sociales) de mise en place d’une colonie de peuplement de type impérialiste. Le modèle de colonisation qui échoue à Mana est celui qui s’impose lentement dans le fleuron du deuxième empire colonial français : l’Algérie.

 

Le monde colonial : un débouché pour des stratégies individuelles et radicales d’adaptation à un monde en profonde mutation ?

La lecture des documents conservés aux Archives d'Outre-Mer laisse, quant à la politique de la France dans son Empire, une impression forte d’hésitations. Dans ce contexte d’incertitudes et de fragilités qui entourent l’action coloniale, comment peut-on expliquer les motivations individuelles des volontaires pour les rives inhospitalières de la Mana ?

Le Ministère de la Marine, s’il donne les conditions du départ, n’offre cependant que de maigres garanties sur l’issue de l’expatriation. La tentative de peuplement de la Guyane en 1763-1765 s’était soldée par la mort de 10.000 colons sur les 14.000 que comptait l’expédition. Les premières déportations politiques dès 1795 (Collot d’Herbois, Billaud-Varennes etc.) ajoutent sans doute à l’image négative de la Guyane. D’autre part, le gouvernement n’use pas de son autorité pour forcer la migration vers la Guyane comme il le fera plus tard, à partir de 1852, avec les déportations pénitentiaires massives. Son pouvoir d’incitation au départ est donc très limité, les conditions d ’expatriation restant très précaires.

Je crois que pour tenter de saisir les raisons qui poussent ces quelques français au départ, il nous faut nous interroger sur les conditions d’existence, en métropole, de ces migrants.

Il semble tout d’abord indispensable de distinguer les colons volontaires des colons engagés dans l’exploitation de la Mana sans qu’ils en aient formulé la volonté (les noirs libérés, les orphelines des soeurs, les militaires etc.). Dans les motivations des colons volontaires pour la Guyane à savoir les familles jurassiennes, les juifs d’Alsace, la mère Javouhey de Cluny et ses 39 agriculteurs qui l’accompagnent en 1827, ne peut-on pas trouver des invariants permettant d’expliquer ces départs vers Mana ? Peut-on trouver des bases communes à ces stratégies d’expatriation volontaire ?

Il apparaît tout d’abord que l’origine géographique de ces migrants volontaires est relativement proche. Il s’agit de l’est de la France : l’Alsace, le Mâconnais, le Jura. Ces régions semblent partager des traits communs : la proximité des frontières ou des grands axes de communication (la Saône), une crise des systèmes agraires anciens (notamment des vignes) associée à un accroissement démographique important qui prolétarisent les populations rurales, une industrialisation rapide et profonde (Le Creusot, les industries textiles de Mulhouse, la mise en place de l’industrie horlogère et mécanique dans le nord de la Franche Comté -Japy, Peugeot- etc.), des élites politiques peu favorables à la restauration, des mouvements intellectuels novateurs et contestataires (influence de Lamennais sur le clergé comtois, de Libermann sur le clergé alsacien, importance des courants socialistes et anarchistes à Besançon et dans le Haut Jura etc.). Il semblerait que dans ces régions de l’Est un modèle de société rurale traditionnelle disparaisse sans qu’un autre modèle de société ait été encore mis en place. Cette entrée dans l’ère industrielle s’accompagne de la paupérisation et de l’exclusion d’une partie importante de la paysannerie.

La situation d’Arbois dans la première moitié du XIXe siècle est révélatrice des mutations qui s’opèrent. La ville, peuplée de petits vignerons propriétaires et d’artisans, est durement touchée par la crise viticole depuis 1815 et la fermeture aux vins français du marché suisse. La mise en place du canal Rhin-Rhône accélère la disparition du vignoble comtois par la mise en concurrence des vins locaux avec les vins du Midi. Arbois est en proie à des soulèvements populaires nombreux dénonçant les droits anciens qui pèsent sur l’exploitation des vignes. En 1830, la population se révolte de façon spontanée et fonde l’Association Républicaine du Jura. En 1834, à l’annonce des émeutes populaires et ouvrières à Lyon , la population d’Arbois proclame la République.

Cette période de profonde transformation multiplie les stratégies individuelles ou collectives d’adaptation aux données nouvelles. La mise en place du capitalisme, le développement des voies de communication imposent aux populations rurales un effort de redéploiement de leurs stratégies. Les paysans des plateaux comtois s’organisent en coopératives (les fruitières) pour produire des comtés exportés vers Marseille, Lyon, Paris, Strasbourg. Les montagnes du Jura, et du Haut Doubs se couvrent d’ateliers d’horlogerie et de micromécaniques. Les populations de l’est de la France, alsaciennes ou comtoises, s’engagent aussi dans l’émigration.

Dans cette période de grande incertitude, les élites approfondissent leur critique du pouvoir, élaborent aussi des systèmes alternatifs d’organisation des sociétés.

 

2- Fonder une société idéale

Cette recherche sur la colonisation française de la Guyane supérieure peut amener à dépasser le cadre des études coloniales pour celles encore plus larges des représentations sociales post-révolutionnaires.

Concernant la colonisation des rivages de la Mana, il s’agit pour les acteurs de la colonisation française de créer presque ex-nihilo un système social complet. L’imagination de nos acteurs sur une période très courte, d’une petite trentaine d’années, de 1819 à 1848, apparaît bien plus féconde que les terres bordant la Mana. En effet, nous avons vu se succéder les projets d’une conquête de la Guyane par des soldats paysans (1er projet de Catineau Laroche), par des familles de paysans français, par une grande compagnie commerciale, par des esclaves du Surinam, des indiens de la forêt guyanaise, des noirs libres, des chinois, des settlers américains, des orphelins etc. Bien entendu, le système sociétaire de la mère Javouhey apparaît comme le plus novateur.

Des structures transparaissent cependant dans la diversité des projets et des tentatives de colonisation de la Mana. Par structures, nous entendons ces représentations sociales hégémoniques partagées par tous les acteurs de la colonisation, des explorateurs, aux autorités administratives en passant par les religieuses de Cluny et qui assurent des assises récurrentes à des projets de colonisation différents.

Ainsi, tous les projets et les essais de colonisation tentent de donner une assise scientifique à la colonisation humaine de la Mana. Cette utilisation de la science dans la formation d’une société humaine harmonieuse est la plus patente dans le mode d’organisation de Mana par la mère Javouhey qui réutilise les apports des socialismes utopistes et de la pédagogie mutualiste lancastérienne dans l’organisation de Mana.

La deuxième structure qui apparaît fondamentale dans la construction de ces projets coloniaux à propos de Mana est l’adhésion dans une sorte d’évolutionnisme social à rebours. Dans tous nos projets concernant les rives de la Mana, il s’agit de créer une communauté rurale idéale préservée des avatars de la société commerçante et industrielle que sont l’esclavage, la recherche individuelle du profit, l’alcoolisme etc. Cette recherche millénariste se concrétise par des projets de colonisation à partir d’une moralisation des éléments apparaissant les moins pervertis par la société : le paysan, l’orphelin, l’esclave. La colonisation de laMana, c’est aussi la recherche d’un eden perdu.

La science pour créer une communauté humaine.

Des campagnes scientifiques de reconnaissance de l’intérieure de la Guyane précèdent les installations coloniales. Le gouverneur Jubelin avait diligenté à l’automne 1819 trois expéditions dans les régions de l’Oyapock, du Sinnamary et des montagnes du Kaw avant celle de Catineau Laroche en 1820. Les explorations ont pour objectifs d’évaluer les conditions naturelles à un établissement colonial. Elles sont composées de scientifiques de domaines divers. Ainsi, autour de Catineau Laroche trouve-t-on en 1820 un ingénieur maritime, un botaniste et un officier de santé.

Le travail des explorateurs se décompose tout d’abord en une reconnaissance de l’espace. La profondeur de la Mana est sondée pour de futures navigations, des sentiers sont tracés, les coordonnées géographiques des sites remarquables sont relevées, des postes militaires sont implantés. Il s’agit d’une prise de possession de l’espace. Le deuxième travail des explorateurs consiste à évaluer les ressources écologiques du milieu. Les rapports d’expédition ressemblent à de très détaillées histoires naturelles où sont consignées des observations précises du climat, du relief, de la flore, de la nature des sols, des populations indigènesetc. Après cette présentation des données naturelles, le travail des commissions d’exploration consiste surtout à déterminer les potentialités quantitatives et qualitatives du milieu naturel à accueillir une population humaine.

Les rapports d’expédition opposent alors les espaces impropres à la colonisation, aux espaces favorables à un peuplement. Les espaces les plus appropriés pour accueillir les colons sont " les hautes terres ", " les plateaux ". Aux yeux des explorateurs, " les terres basses ", " la plaine alluviale " sont des espaces répulsifs. Dans le même sens, les rapports d’exploration opposent les " zones humides " aux espaces " secs ", " asséchés ". Le vent et l’air sont considérés comme des éléments importants de salubrité. Dans cette recherche d’un site pour une implantation coloniale, les explorateurs instrumentalisent la science comme discriminant entre le sain et le malsain. Bien que mon analyse des documents des Archives d'Outre-Mer soit très superficielle, il me semble que les première aménagements des sites de la Mana obéissent aux normes hygiénistes de la métropole. Les zones marécageuses sont drainées, les malades sont isolés du reste de la population (construction d’un hôpital par les soeurs de Saint Joseph) etc. Une analyse de l’alimentation en eau de l’établissement de la Mana, des systèmes d’évacuation des eaux usées, de la gestion des lieux d’aisance, de l’architecture des carbets etc. devrait être possible avec les plans des installations conservées aux Archives d'Outre-Mer.

Le thème de la " contagion " notamment dans les rapports de Catineau Laroche est récurrent dans le domaine sanitaire mais aussi dans celui de la société. Il faut, dans l’esprit des explorateurs, isoler la colonie de Mana des " miasmes des terres basses et de la bande côtière " mais aussi des moeurs de la société des colons de Cayenne.

Que ce soient les tentatives d’implantation de colons agriculteurs ou l’établissement sociétaire de la mère Javouhey, des plans structurés et rationnels sont élaborés avant l’arrivée des colons. Il s’agit d’assurer scientifiquement les bases d’un établissement humain durable sur les rives de la Mana. En effet, l’échec de la tentative de peuplement de la Guyane (1763-1765) du Ministre Choiseul reste dans toute les mémoires. La légèreté de la préparation de l’expédition avait provoqué la mort de 10.000 colons sur les 14.000 personnes envoyées à Kourou.

En conséquences, l’improvisation est bannie dans les tentatives nouvelles de colonisation de la Mana. L’effort premier est porté sur l’aménagement du site de la Mana avant l’arrivée des colons. L’expédition d’ouvriers de 1823 a pour objectif de mettre en place les infrastructures nécessaires à l’accueil des colons. Les terres sont défrichées et drainées, les carbets sont construits etc. L’arrivée des familles jurassiennes est différée pour permettre l’achèvement de ces travaux.

Des 1821, dans un rapport au Ministère de la Marine, Catineau Laroche proposait une planification précise et chiffrée de la colonie de la Mana. Il envisageait une colonisation par des familles libres d’agriculteurs associées à des orphelins et des ouvriers coloniaux levés par voie d’enrôlement volontaire. Il pensait attribuer aux premières familles s’installant à la Mana " une concession de 150 arpents dont 8 défrichés et plantés en vivres, une case avec meubles et outils et des rations militaires pendant deux ans ". Sur une période de 6 ans, Catineau comptait implanter à la Mana 600 familles, 4400 ouvriers coloniaux et 4200 orphelins soit environ 11000 âmes. L’établissement serait placé, pour ses premiers pas, sous contrôle militaire avant d’acquérir son indépendance. Les agriculteurs disposeraient de deux années pour parvenir à l’autosuffisance avant de se lancer dans les cultures d’exportation (Coton) et rembourser les investissements de départ consentis par la métropole. Catineau estimait que l’administration serait bénéficiaire au bout des trois premières années.

Retrouver l’enfance de la société.

Tous les acteurs de la colonisation de la Mana en Guyane semblent partager la nostalgie d’une société rurale harmonieuse et idéalisée. Explorateurs, administrateurs, religieuses adoptent un discours critique concernant la société industrielle qui se met en place. En effet, prélevées des discours concernant la colonisation de la Mana, les valeurs posées comme bases de la communauté humaine en gestation sont " le travail ", la " sueur " opposés aux gains rapides réalisés par l’échange, la détention du capital ou par l’exploitation du travail servile. Dans le même sens, l’activité agricole, dans une hiérarchie des valeurs, est placée au sommet des activités humaines. Ainsi, dans les rapports concernant les familles jurassiennes de la Mana, l’abandon des cultures par les jurassiens pour la pèche, la chasse et le commerce avec les esclaves présents à la Mana est présenté comme un retour à la sauvagerie.

L’autarcie est aussi un thème dominant qui renvoie à l’image d’une communauté paysanne solidaire, repliée sur le village et son terroir capable de satisfaire à ses besoins propres. La première exigence des autorités coloniales concernant les paysans s’installant à la Mana est de leur faire acquérir l’autosuffisance alimentaire. Dans ce sens, le capitaine Gerbert encadrant les familles d’Arbois tente de les dissuader de se lancer dans les cultures coloniales (cacao) pour au contraire consolider les premières cultures vivrières de riz et de maïs. Dans toute notre période de 1820 à 1847, l’absence de relations commerciales entre la Mana et Cayenne est une des bases de la communauté en construction.

Cette recherche d’un éden perdu est la plus intense dans le projet de la Mère Javouhey d’établir une sorte de communisme religieux. Le travail en commun est la base du lien contractuel qui lie les volontaires à la mère Javouhey pour une durée de 3 ans. La propriété n’existe plus, les besoins collectifs sont assurés par la collectivité. L’utopie pratiquée à Mana consiste à reconstituer un modèle social comme il pouvait exister dans les sociétés avant la division de la propriété et du travail. Le charisme de la mère Javouhey et son catholicisme avancée jouent un rôle fondamental comme ciment de l’unité de la communauté de la Mana. L’expérience de Mana greffe spirituellement la tentative communautaire des soeurs de Cluny sur la forme la plus ancienne d’organisation chrétienne :

" La multitudes des fidèles n’avait qu’un coeur et qu’une âme; nul n’appelait sien ce qu’il possédait, mais tout était en commun entre eux "nous enseigne la bible sur les premiers chrétiens.

L’établissement de la Mana est-il un nouveau Qumran ? Comme les communautés esséniennes du désert accueillant les populations exclues de Jérusalem par les pharisiens, l’établissement de la Mana n’accueille-t-il pas les populations les plus fragiles et les plus innocentes : les orphelins, les esclaves libérés ?

La tentative de la mère Javouhey semble puiser sa légitimité aux sources du christianisme. Dans le cadre cénobitique de Mana, l’objectif de la mère Javouhey est d’opérer une régénérescence par la morale chrétienne et le travail des " populations enfantines " que sont les orphelins et les esclaves. Les soeurs veillent à lutter contre " l’oisiveté ", " le libertinage, plaie de l’esclavage " etc. Elles parviennent à garantir l’ordre dans Mana, à assurer une situation sanitaire très convenable, à limiter les naissances illégitimes. Dans le projet de la mère Javouhey, l’établissement pilote de Mana est amené à être reproduit dans l’ensemble du domaine colonial français pour assurer l’encadrement des colons européens et surtout l’émancipation, sous une bienveillante autorité morale chrétienne, des esclaves du royaume.

Conclusion

Dans ses quelques notes sur la colonisation de la Mana, nous nous sommes limités à la mise en place de repères chronologiques et thématiques à partir des ressources du fonds documentaire des Archives d'Outre-Mer.

Dans une perspective d’approfondissement de cette recherche, il me semblerait pertinent d’orienter le traitement méthodologique des sources vers une lecture plus anthropologique des archives. Des thèmes fondamentaux pourraient porter cette lecture. Je pense notamment aux représentations des acteurs de la colonisation (explorateurs, colons, etc.) vis à vis du milieu de vie dans lequel ils évoluent. Il faudrait pouvoir mettre en évidence la cohérence du discours des colonisateurs sur l’interaction contraintes du milieu / activités humaines. Les contraintes naturelles sont-elles perçues comme " un plafond des possibilités " humaines ? Les innovations techniques (transports etc.) reculent-elles les limites de ces contraintes naturelles pour les hommes du début XIXe siècle ? On pourrait opérer un travail similaire sur les représentations des acteurs quant aux possibilités humaines à construire de facto des modèles cohérents de sociétés. On pourrait alors tenter des comparaisons entre contraintes naturelles et contraintes sociales dans la colonisation de la Mana.